Réflexion sur le temps présent à partir d’un passage de Soljenitsyne

Image provenant du domaine publique.

Par Michel Fontaine,

Reproduit avec autorisation

Janvier 2022

Un pays où il est impossible d’échanger librement l’information voit à la longue se creuser un abîme d’incompréhension entre des catégories entières de citoyens : tant de millions d’un côté, tant de millions de l’autre.

Nous cessons tout simplement d’être un seul peuple, car nous ne parlons plus la même langue.

Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du Goulag, Fayard, 2014, p. 738

Quand tout le monde est sommé de choisir le “bon camp” sous peine de sanctions, c’est que ce camp a obtenu suffisamment de pouvoir pour contraindre ses adversaires à la conversion. Quand la liberté d’information et de recherche est interdite par le pouvoir, le camp qui impose sa vérité non par la force des arguments mais par l’argument de la force… —perte d’emploi, interdiction de circuler et de fréquenter certains endroits…—, se discrédite lui-même. La vérité ne s’impose pas, elle se propose. Comment faire confiance au camp qui impose sa version de la vérité en interdisant la libre discussion, la libre recherche? Comment faire confiance à l’establishment médical ou bureaucratique qui doit relayer la vérité officielle indiscutable ? N’ont-ils pas tout à perdre à chanter une autre chanson, et tout à gagner s’ils la fredonnent avec cœur ? Ils sont mis au pas par la carotte et le bâton. Qu’ils acceptent de tout cœur les menottes n’est pas un argument en faveur de leur crédibilité. Ce camp n’est pas un ami de la liberté, de la discussion et de la vérité. C’est sa vérité ou rien. C’est à prendre ou à laisser; la bourse ou la vie. Tu donnes ton accord (bourse) ou tu es ostracisé. Si tu ne plies pas le genou, tu connaîtras le sort d’un citoyen de seconde classe, et au pire celui d’un chien galeux. Cela rappelle des moments affligeants d’un passé proche auxquels nous n’aimons pas penser… Si tu n’es pas un adorateur de Staline et de la dictature du prolétariat tu mérites le goulag. Soljenitsyne qui inspire cette réflexion a connu, on le sait, le terrible purgatoire du goulag.

Plus près de nous… Si tu refuses le vaccin, ne serait-ce que parce que tu ne veux pas qu’on te l’impose au “nom de la science”, c’est-à-dire au nom de ceux qui la représentent; qui, bien entendu, sont par définition incorruptibles et jamais biaisés, tu n’as plus alors le droit de vivre normalement en société. “Marcher à la suite de la Science” tel est le mantra messianique dont on nous matraque. Tu ne peux pas fréquenter les restaurants, ni aller au cinéma, tu perds ton emploi… parce que la “Science” dit qu’il faut que tout le monde soit vacciné. C’est La Voie. 

On sait que les bons citoyens allemands, respectueux des lois et des autorités, n’ont pas levé le petit doigt quand il s’est agi de faire porter un brassard jaune aux juifs pour que tous puissent les reconnaître et les éviter comme des lépreux. Ils n’ont rien fait non plus quand on les a spoliés, battus et humiliés sur la place publique et expédiés dans les camps. Et nous, les bons citoyens que nous sommes, quelles vexations, quelles humiliations sommes-nous prêts à imposer à ceux qui refusent de se faire vacciner? Car laisser faire, regarder ailleurs, quand on peut faire quelque chose, c’est consentir à ce que cela se fasse, c’est offrir sa complicité. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour écraser les résistants? Oserons-nous lever le petit doigt pour les défendre? N’aurons-nous pas honte d’avoir dormi au gaz? Ne nous dégoûterons-nous pas nous-mêmes d’avoir été si couards? 

Garder son emploi, aller au restaurant, voyager… toutes ces choses permises d’entrée de jeu, sont devenues des privilèges qui ne sont concédés et conservés qu’à condition d’avoir été vacciné. Et comme l’efficacité des vaccins diminue avec le temps, il faut, pour conserver ces privilèges, se faire vacciner encore. Les “bons citoyens” que nous sommes avons bradé notre liberté pour un plat de lentilles. Et parce que nous l’avons fait, nous voulons que tout le monde le fasse, nous exigeons que soient punis et écrasés les arrogants qui osent penser et agir comme si c’était nous, les vaccinés et les purs, qui avions tort. Du seul fait d’exister, ils nous font la leçon. Ils sont insupportables. Ils ne jugent pas comme nous; nous allons le leur faire payer cher. Est-ce cela que nous nous disons sans oser l’exprimer à haute voix et clairement?

Les vaccinés comme les non-vaccinés, sont forcés, sous peine de sanctions, d’accepter le vaccin. Certains le font avec béatitude comme nos premiers ministres et les Fauci et Arruda de l’establishment médical; d’autres en grommelant parce qu’ils ne veulent pas perdre leur emploi ou être empêchés de voyager… —et on les comprend : ils ont cru à la promesse qu’ils auraient enfin la paix s’ils obtempéraient; d’autres le refusent parce qu’ils n’en voient pas la nécessité, parce qu’ils ne font pas partie d’une population à risque ou parce qu’ils ont une immunité naturelle suffisante; ou encore parce qu’ils voient bien que tout cela sent l’improvisation et l’incompétence et qu’ils ont horreur des procédés d’intimidation, du mensonge et des demi-vérités et de l’orchestration de la paranoïa collective dont le masque de la soumission est l’emblème infâme. Ces derniers, peut-être parce que le prix à payer n’est pas trop lourd pour eux, préfèrent encore subir des sanctions que de céder à la dictature qui s’enhardit de jour en jour. La liberté vaut bien quelques sacrifices. Un peuple qui fait peu de cas de sa liberté mérite-il de la conserver? Il est difficile de la reconquérir quand on l’a perdu. La bête ne te lâche pas de sitôt quand tu t’es jeté dans sa toile. L’histoire nous l’apprend. Il n’est pas nécessaire de reculer bien loin. Pensons à l’Union soviétique, à la Chine… Pensons aux célèbres prophéties séculières de notre temps : 1984 et Le Meilleur des mondes. 

Le mathématicien Henri Poincaré énonçait en 1930 une vérité de toujours : mais cette vérité a été encore confirmée —on se serait bien passé de cette confirmation— par les terribles “bûchers” que l’on croyait éteints pour toujours, rallumés à la faveur de la somnolence des veilleurs. En 1930 les “bûchers” nazis et communistes avaient déjà été allumés. Qui s’est levé à cette époque pour les étouffer? Qui a osé élever la voix? De rares veilleurs éveillés qu’on a vilipendés et étiquetés ennemis du progrès. Car le nazisme et le communisme avaient la faveur de l’intelligentsia et la Science elle-même était leur cheval de bataille. “Marchons à la suite de la Science” était aussi leur slogan.

Voici ce que Poincaré disait en son temps aux sourds d’aujourd’hui :

Si les bûchers sont éteints pour toujours, il arrive encore qu’un homme soit puni pour avoir pensé. S’il est rare qu’il paye ses idées de sa vie (au moins chez-nous), ou même de sa liberté, elles sont pour lui trop souvent l’origine de mille tracasseries sournoises ; elles l’exposent à la perte de sa place ou aux taquineries haineuses de persécuteurs hypocrites qui n’ont plus le courage d’être de francs inquisiteurs. C’est encore trop ; il est clair que s’il faut être un héros pour ouvrir les yeux et pour oser dire ce qu’on a vu, il y aura bien peu de gens qui se serviront loyalement de la vue ou de la parole, parce qu’en ce monde les héros seront toujours rares ; et ce qui est plus grave, c’est qu’il y aura des hommes qui se tromperont et qui nous tromperont parce que, ne regardant qu’en tremblant, ils croiront de bonne foi avoir vu ce qu’il est le moins dangereux de voir. 

Henri Poincaré, Dernières pensées, Paris, Flammarion, 1930, p. 325.

Maike Hickson, une journaliste d’origine allemande citait dernièrement Martin Niemöller, —pasteur Luthérien ayant vécu sous la botte nazie— qui exprimait de la façon suivante la dégradation humaine progressive des Allemands sous Hitler.

En premier ils s’en sont pris aux communistes

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas communiste.

Ensuite, ils s’en sont pris aux socialistes

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas socialiste.

Ensuite, ils s’en sont pris aux syndicalistes

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas syndicaliste.

Ensuite, ils s’en sont pris aux juifs

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas juif.

Enfin, ils s’en sont pris à moi

Et il n’y avait plus personne

Pour parler en ma faveur.

Martin Niemöller

On pourrait reprendre cette lugubre litanie en l’adaptant à la situation actuelle.

En premier ils s’en sont pris aux “conspirationnistes”

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas conspirationniste.

Ensuite, ils s’en sont pris aux “anti-masques”

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas anti-masque.

Ensuite, ils s’en sont pris aux “anti-vax”

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas anti-vax.

Ensuite, ils s’en sont pris aux “anti-passeport vaccinal”

Et je n’ai rien dit

Parce que je n’étais pas anti-passeport vaccinal.

Enfin, ils s’en sont pris aux anti-totalitaristes

Et il n’y avait plus personne

Pour parler en ma faveur.

Pour terminer, voici un témoignage personnel d’Éric-Emmanuel Schmitt dans la postface de son roman La part de l’autre. Sa mise en garde est tout à fait de circonstance.

Juin 1970.

Un enfant est emmené par ses parents au cinéma.

Comme d’habitude, il s’attend à voir des animaux qui parlent, des fleurs qui chantent ou bien une danse d’hippopotames avec autruches. Mais on ne lui offre pas son dessin animé annuel depuis dix ans ; au lieu de cela, l’écran lui envoie des images en noir et blanc, de sales images tremblées avec un mauvais son, encore plus mauvaises que les films familiaux de vacances. Il ne comprend pas. Un homme à moustache et au regard fixe crie dans la même langue que sa grand-mère alsacienne, oui, la même, à cette différence que c’est beaucoup moins doux et plus autoritaire, ça donne envie de se lever pour obéir. Il ne comprend toujours pas. Puis des images de rafles, d’incendies, de trains où l’on entasse des hommes comme des bestiaux. L’enfant comprend encore moins. Enfin, après les bombes que crottent les avions en l’air, des explosions toujours plus fortes, un feu d’artifice, jusqu’au plus beau, le somptueux champignon de fumée nucléaire. L’enfant a peur, il se laisse couler dans son siège pour ne plus voir l’écran. Mais les images déferlent encore, les camps de barbelés, les vivants squelettiques aux yeux noirs, les chambres à gaz, puis les corps nus, entassés, à la fois raides et mous, que des pelleteuses mettent dans la terre ou l’inverse, l’enfant ne sait plus, il suffoque, il veut partir, il ne veut plus savoir si c’est cela le monde réel, il ne veut pas grandir, il veut mourir.

Au-dehors, il est surpris que le soleil brille encore, que les passants passent et que les filles sourient. Comment peuvent-ils ?

Les yeux rougis, ses parents lui expliquent avec douceur qu’ils savaient que ce film serait dur à supporter mais qu’ils tenaient à ce que l’enfant le voie.

— Ça s’est réellement passé. C’est notre histoire politique.

“Alors, c’est donc ça la politique, pensa l’enfant, le pouvoir qu’ont les hommes de se faire autant de mal ?”

— Mais cet Hitler, il était fou, n’est-ce pas ?

— Non. Pas plus que toi ou moi…

— Et les Allemands, derrière, ils n’étaient pas fous non plus ?

— Des hommes comme toi et moi.

Bonne nouvelle ! C’est donc une rude saloperie d’être un homme.

— Qu’est-ce qu’un homme ? reprit le père. Un homme est fait de choix et de circonstances. Personne n’a de pouvoir sur les circonstances, mais chacun en a sur ses choix.

Depuis ce jour, les nuits de l’enfant sont difficiles, et ses journées encore plus. Il veut comprendre. Comprendre que le monstre n’est pas un être différent de lui, hors de l’humanité, mais un être comme lui qui prend des décisions différentes. Depuis ce jour, l’enfant a peur de lui-même, il sait qu’il cohabite avec une bête violente et sanguinaire, il souhaite la tenir toute sa vie dans sa cage.

L’enfant, c’était l’auteur du livre.

Je ne suis pas juif, je ne suis pas allemand, je ne suis pas japonais et je suis né plus tard ; mais Auschwitz, la destruction de Berlin et le feu d’Hiroshima font désormais partie de ma vie.

Éric-Emmanuel Schmitt, La part de l’autre, Albin Michel, 2001, pp. 491-492

Publié par Mathieu-N-J Langlois

Épris de philosophie, avec un petit penchant thomiste, il apprécie le chant grégorien, la théologie, la poésie, la photographie, la randonnée et l'histoire ; surtout celle du Canada et de l’Église. C’est le désir de partager ce qu'il a récolté çà et là qui l'a finalement décidé à écrire.

Un avis sur « Réflexion sur le temps présent à partir d’un passage de Soljenitsyne »

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueueurs aiment cette page :